Il était une fois …

 

De nos jours, pour tous, Cannes est avant tout la capitale mondiale du cinéma. C’est la ville des paillettes et des starlettes, des ors et des yachts (souvent immobiles), des strass et des stars. C’est le séjour paradisiaque. C’est le séjour paradisiaque des grands de ce monde et des nantis. C’est l’agitation des congrès internationaux. C’est aussi, en été, le frisson du vacancier qui, la tête pleine de rêves, foule le tapis rouge aux marches du palais.
Cette effervescence ne doit pourtant pas rejeter dans l’oubli toute une longue série de siècles d’isolement où des générations de Cannois, paysans ou pêcheurs ont connu une existence précaire, difficile et souvent dangereuse.
Le Cannois était pauvre, certes, mais il possédait un trésor immuable. Il bénéficiait d’un don providentiel : un environnement enchanteur sous un ciel clément et doux. Cette baie merveilleuse, ce site harmonieux, cet écrin de collines qui apaisent les vents étrangers, ce promontoire dominant la plage, ces deux îles voisines qui enserrent  et protègent la côte, toute cette conjonction astrale a toujours fasciné l’homme et l’a toujours attiré. 
Et ce… depuis la nuit des temps.
 
Nos ancêtres les Ligures

L’historien grec Polybe qui vivait au II siècle avant notre ère parle d’une ville : Aegyptna, détruite par les Romains. Certains « historiens » cannois désireux de se doter d’ancêtres illustres l’on située à Cannes. Les spécialistes sont maintenant d’accord pour rejeter cette localisation. En fait on ne sait pas où elle se trouvait. 
Ce que nous savons c’est que, chez nous, dans la protohistoire, les premiers « touristes » furent les Ligures. 
C’est eux qui, vraisemblablement, s’installèrent sur le promontoire (le Suquet aujourd’hui). Ils y bâtirent un camp fortifié : un oppidum. Depuis leur belvédère ils observaient leurs congénères qui s’étaient, eux aussi, fortifiés sur l’éminence rocheuse où se trouve actuellement le fort Vauban, dans l’île Sainte-Marguerite.

Nos îles, centres de vie antique

En fait, c’est surtout les îles qui ont intéressé les auteurs antiques. 
Il faut dire que nos îles, à la croisée des routes maritimes, possédaient des atouts remarquables. 
Pour le navigateur, à voiles, venu de l’ouest, c’est le dernier mouillage sûr, à l’abri d’une falaise et d’un promontoire facile à défendre. C’est un comptoir maritime idéal pourvu de sources d’eau douce propices à faire l’« aiguade », le plein d’eau, loin de la côte inhospitalière. 
Des anciennes recherches archéologiques avaient montré que l’homme occupait ces lieux dès le néolithique et que sa présence était importante au début de l’âge de fer. Les dernières fouilles faites dans les années 1970 et dirigées par G. Vindry nous apprennent que nous avons affaire à un habitat perché et fortifié de la fin du VIe siècle avant notre ère, d’une « acropole » qui a précédé un véritable habitat urbain pourvu de bâtiments publics.
   
Lero, Lerina… Lérins 

Ces vestiges importants viennent confirmer ce que nous pouvons lire chez les auteurs antiques. Nos îles sont notées dans les itinéraires maritimes de l’époque comme une étape importante. Le plus explicite est le voyageur et géographe grec Strabon (début de notre ère).Il nous donne le nom de la grande île : Lero (d’où les îles de Lérins). Il fait allusion à un sanctuaire où on vouait un culte à un demi-dieu, un demi-dieu que les grecs nomment Heros et dont le type le plus connu est : Heracles /Hercule. Un autre auteur, un latin, celui-là, Pline l’ancien, né une génération après Strabon, nous livre le nom des deux îles et aussi celui de l’acropole. Il cite « Lero et Lerina (la plus petite) en face d’Antipolis (Antibes) où l’on se souvient de l’oppidum de « Vergoanum ».
Donc l’archéologie, les écrits anciens et la toponymie (étude des noms de lieu) qui voit dans Ler – de Lero et 
dans Verg – de Vergoanum des racines prélatines, tout indique que nous sommes en présence d’une agglomération ligure importante.
Ce comptoir maritime doublé d’un lieu de culte réputé devait grouiller de vie. Nos ancêtres, les Ligures,  accueillaient les pèlerins et s’adonnaient au commerce… On raconte que c’était de redoutables pirates.
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Les Romains sur les îles

Ces atouts stratégiques n’ont pas échappé aux Romains. Dès l’époque républicaine, ils occupèrent l’île, fortifièrent cette acropole, en firent une base navale puissante, dernière étape avant leur grande ville Fréjus (Forum Julii). On pense qu’ils entourèrent l’ouest de l’île d’un rempart renforcé de tours dont il reste quelques vestiges que vous pouvez découvrir en suivant le parcours historique.
De nombreux vestiges découverts à Cannes nous indiquent qu’ils s’installèrent également sur notre terroir. Puis, comme partout, ils imposèrent la « pax romana… manu militari ».
 
Lerina, havre de Saint Honorat

Dans l’Empire romain, une autre force apparaît, pacifique celle-là : l’Eglise chrétienne. Elle étend son évangélisation en Europe. Des évêchés naissent et se structurent ; une vie monastique prend forme. Chez nous, l’intérêt des chroniqueurs va passer de la grande île à la petite : Lerina, appelée aussi Planaria, l’île plate, grâce à l’arrivée d’Honorat.
 
Lérins phare de l'occident chrétien
Avec son ami Macaire il tente de vivre en ermite mais son rayonnement est tel que, de partout, les disciples affluèrent et pendant près de deux siècles, l’abbaye devint un centre religieux prestigieux, un phare pour tout l’occident chrétien. Certains d’entre eux se répandirent pour semer la bonne parole et administrer l’église naissante. De l’île « Saint Honorat » le poète chrétien Sidoine Appolinaire célèbrera : « Cette île plate d’où tant de sommets avaient atteint le 
ciel ».
Ainsi l’abbaye de Saint-Honorat va générer des prélats et des saints dont, selon certains chroniqueurs, saint Patrick, l’évangélisateur de l’Irlande. Elle va aussi générer des légendes dorées.

Les légendes Lérinéénnes

La plus connue, peut-être, est celle de Sainte-Marguerite. Comme un peu de poésie ne messied pas à l’histoire, la voici : Honorat avait une sœur, Marguerite, laquelle avait fondé un couvent sur la plus grande des deux îles qui porte désormais son nom.
Marguerite aimait tendrement son saint frère et désirait toujours l’avoir à ses côtés.
Ses prières incessantes dérangeaient fortement notre anachorète qui, dans son île, aspirait à la sainte solitude. Mais Honorat aimait chèrement sa sœur et ne voulait point la peiner. De guerre lasse, il lui manda cette réponse : « J’irai te rendre visite chaque fois que les amandiers fleuriront ».
Alors Marguerite implora le Seigneur avec de tels accents de ferveur que le Très-Haut, touché, accomplit un miracle. Sur l’île de sainte Marguerite les amandiers se mirent à fleurir… chaque mois.
Une autre version parle de : cerisiers. Quoiqu’il en soit, si l’Eglise reconnaît l’existence de plusieurs Sainte Marguerite, aucune n’est la sœur de saint Honorat.
Une autre légende est, curieusement, à l’origine de la palme d’or du festival du film. 
« L’île était infestée de serpents, tous plus venimeux les uns que les autres. Ces bestioles gênaient fortement ce bon Honorat en sa vie de prières.
Alors, notre ascète conjura le Très-Haut de le débarrasser de ces reptiles diaboliques. Le Seigneur l’entendit et lui enjoignit de grimper sur un palmier. Obéissant, Honorat s’exécuta.
Or donc, Dieu envoya une lame de fond qui submergea l’île et qui la délivra à jamais de ses serpents immondes. »
En souvenir de ce miracle l’abbaye de Lérins mit une palme dans ses armoiries, la ville fit de même et plus tard le festival du film en fit sa récompense.

Les îles en dépression

Les légendes parfois se font l’écho d’événements réels. Celle-là pourrait indirectement évoquer ce qui se produisit vers le quatrième siècle de notre ère. La plaque portant les îles s’est enfoncée de quatre à cinq mètres et cet enfoncement soudain fut suivi d’un raz de marée. Cet affaissement fit monter le niveau des eaux qui inondèrent ce qui était vraisemblablement une carrière de pierres. Cette antique carrière désormais remplie d’eau est actuellement l’étang du Batéguier. Ce cataclysme rendit plus difficile la vie sur les îles car les sources devinrent sous marines.
Il fit également disparaître une honnête corporation de porte-faix.. Les «utriculaires». Ceux-ci recevaient les marchandises débarquées du navire, les fixaient sur des radeaux renforcés par des outres gonflées d’air (« outre », en latin, se dit : utricula, d’où le nom d’utriculaire), et les poussaient de l’île vers la côte, en marchant la plupart du temps. Ils avaient quasiment pied sur une grande partie du trajet.

La longue nuit barbare

Les bâtisses et les monuments romains furent aussi fortement ébranlés.
Rome n’avait pas besoin de cela. L’Empire, envahi par les étrangers, s’écroulait. Alors, commence la désintégration de la Provence antique. Une chape de plomb s’abat sur notre pays livré aux invasions. Celles des barbares du nord : Wisigoths, Burgondes, Lombards… et, surtout, celles des Sarrazins qui occupent une place forte : Fraxinet ( Lagarde-Freinet, dans le Var). De là, par des raids incessants et dévastateurs, ils vont se livrer à des massacres. Le plus connu est celui de l’Abbé de Lérins, Saint Porcaire et de ses moines. Ils étaient, disent les chroniques… cinq cent.
Notre terroir devenu terre de razzia, de destruction et d’esclavage est réduit à l’état de désert.
Il y eut un sursaut. Vers 950, le Comte Guillaume de Provence (le Libérateur) regroupe ses grands vassaux, déloge les Barbaresques du Fraxinet et les expulse. Enfin, notre région se sortit de la nuit.

La vie reprend

On renoue, peu à peu, avec la vie. On revient à l’habitat primitif. On réoccupe les hauteurs. Les relations se retissent et des traces écrites recommencent à « parler ».
A ce sujet, on ne remerciera jamais assez tous les érudits locaux et régionaux qui, mus par leur amour pour notre cité, ont exhumé tous ces documents précieux pour notre patrimoine et notre passé.
L’analyse de ces textes, en latin pour la plupart, nous permet de reconstituer, sans trop d’erreurs, les étapes de cette renaissance.

La (re)naissance d’une communauté

Tout est à reconstruire, tout est à refaire : le peuplement, l’habitat, l’exploitation et, avant tout, la défense car la sécurité est précaire et le danger barbaresque venu de la mer est toujours menaçant. Il sera endémique jusqu’à la prise d’Alger en 1830. C’est pourquoi le Comte de Provence édifie (ou réédifie) un château sur le piton (le Suquet actuel). Il y met un châtelain, un certain Marcelin (le premier Cannois connu). C’est le château de Marcelin Castellum Marcellini.
Le Comte de Provence, pour récompenser les seigneurs féodaux qui l’avaient aidé à expulser les Sarrasins donne à Rodoard, chef d’une puissante famille du pays, tige de la maison de Grasse, l’apanage d’Antibes et de la région dont Cannes.
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Cannes, fief de l’Abbaye

Vers l’an 1030, l’aîné de Rodoard se fait moine à Lérins et donne Cannes à l’Abbaye.
Depuis cette date et jusqu’à la veille de la Révolution, Cannes et son terroir vont appartenir à l’Abbé de Lérins.
Plus tard, en 1131, le Comte de Provence confirme à l’Abbaye la donation de Cannes. Le pape lui-même scelle cette confirmation. Le Comte déclare notre cité : libre et exempte de toutes charges, Elle est devenue une terre « franche ». Cela veut dire qu’elle n’a pas à payer les taxes ni les impôts comtaux… elle paiera les autres.
Le château de Marcelin devint : château franc, Castellum Francum.
Cette confirmation va donner un élan à l’expansion. Commencent alors à se mettre en place les éléments indispensables à la construction d’un véritable habitat féodal, dans ce lieu maritime ; le château, l’agglomération, l’hôpital, l’église. (Notre Dame du Puy qui, après la construction de Notre Dame de l’Espérance, deviendra la Chapelle Sainte Anne. Elle est actuellement une aile du musée). On a maintenant affaire à un Castrum, c’est-à-dire à un village fortifié, groupé autour du château (c’est notre place de la Castre actuelle). On a donc en 1178 le Castrum Francum .
 

Le nom de Cannes

Quant au nom de Cannes, il apparaît en 1030 dans l’acte de donation du fils de Rodoard à l’Abbé. Il est question du port – qui n’était, en fait, qu’une plage. On peut lire : De Portu Canue. Ce nom réapparaîtra ensuite avec diverses variantes : Canoa, Canoas, Canois, Cano, etc. La forme la plus authentique est Canua. (Attention : prononcez ce mot en deux syllabe seulement. L’accent tonique tombe sur le a de Ca.)
On a voulu y voir le mot : roseau, du provençal cano. Cela est difficilement admissible pour au moins deux raisons. La première réside dans le fait qu’un lieu précis est toujours baptisé par un terme qui le distingue des autres, or, à l’époque, le roseau poussait partout le long des côtes à l’embouchure des nombreux cours d’eau et, de ce fait, cette appellation n’est pas assez distinctive.
La deuxième raison s’appuie sur le fait que c’est le lieu où l’homme habitait qui était toujours désigné. Chez nous, l’habitat se trouvait sur la hauteur.
En fait Cannes est un mot ligure qui désigne une hauteur, un piton ; un habitat perché comme Le Cannet des Maures, comme Cagnes, comme d’autres qui ont la même racine.

Cannes sur la défensive

Cannes se mit en état de défense. Sous la férule des Abbés on édifie la tour de Lérins en 1073 (achevée en 1190), la tour de Cannes en 1070 (achevée… définitivement en 1395).
C’était aussi des postes de guet. Dès qu’une voile suspecte apparaissait à l’horizon, on allumait un grand feu sur la terrasse de la tour de Saint-Honorat, la tour de Cannes faisait de même et, de tour en tour, de colline en colline, l’alerte était donnée. En déjouant l’effet de surprise, on limitait les dégâts. La colline la plus élevée de Cannes, qui est un excellent observatoire, conserve encore le souvenir de ces gardes. Il s’agit de la colline de la « Croix-des-Gardes ». 

Un tout petit village

Cannes peut maintenant reprendre vie ; on se remet au travail… Ce mélange de Ligures, de Latins, et de quelques rameaux adventices devient le Cannes provençal.
Désormais l’histoire de notre village peut se présenter sur deux plans : le plan « local » et le plan « national », celui du pouvoir central dont la politique étrangère va souvent perturber l’humble existence villageoise.
Les petites maisons se serrent blotties contre le château et l’église, sur la crête et le long des pentes à l’est et au nord surtout, à l’abri des remparts : des « bàrri ».
On y mène une vie difficile dans des conditions souvent pénibles. Il n’y a, par exemple, qu’une seule source. Elle coule au pied du Suquet. Cette vie est faite de prières, de durs labeurs, de peines mais aussi de fêtes et de joie. L’activité se partage entre l’agriculture (riz, blé, olivier), la pêche strictement réglementée et le mouvement « portuaire ». Grasse, la riche, vient y exporter ses tissus et ses cuirs.

La vie communautaire

La vie communautaire se déroule sans trop d’anicroches. Elle est surveillée par le Seigneur Abbé qui codifie les rapports sociaux par des règlements de police annoncés par des criées publiques faites en provençal, la seule langue que parlaient les Cannois. On y trouve parfois les mêmes problèmes que l’on rencontre de nos jours, tel celui du stationnement. Aussi, dans la criée de 1441, l’article 4 précise qu’il est « interdit d’encombrer les chemins publics : amende 50 livres ». On y trouve aussi quelques perles, par exemple dans l’article 50, où il est « interdit de jeter des eaux sales dans les rues publiques… de haut en bas ».
Les Cannois mènent donc bon an mal an, une vie communale relativement paisible. C’était des gens simples pauvres mais estimés. Au XVIIe siècle, un rapporteur royal enquêtant dans la région indique que les Cannois « sont des gens adonnés au travail, diligents et moins vicieux que les autres… ».

La vie sociale

Ce n’était pourtant pas toujours des agneaux, loin de là, et certains étaient prompts à s’enflammer. Aussi, par exemple, dans une charte qui était l’établissement entre l’Abbé et la communauté d’un modus vivendi fait de concessions réciproques, dans une charte donc, on peut lire : «… pour les paroles injurieuses dites par les habitants au conseil, on ne peut faire aucune information ni châtiment. » La politique a, de tout temps, embrasé les esprits.
Les femmes, évidemment, ne votaient pas, mais elles n’étaient pas oubliées par les hommes qui tentaient de les défendre, comme on peut le voir dans cette supplique d’une autre charte, «… les hommes susnommés, vu que les femmes sont bavardes spécialement au four, supplient… de ne pas punir les femmes pour les paroles quelles qu’elles soient, même graves, qu’elles pourraient échanger l’une ou l’autre au four ». La chaleur du four à pain devait être contagieuse et attiser la langue bien pendue de ces dames.
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Les perturbations « exogènes »

Cette existence relativement vivable va être souvent perturbée soit par des terribles épidémies de peste, notamment celle de 1348 qui ravagea l’Europe et, à Cannes, celle de 1520 qui réduisit de moitié sa population ; soit par les soubresauts de la politique menée par le pouvoir central, les Comtes de Provence d’abord puis les rois de France, puis, etc.
La dynastie des Comtes Catalans fut marquée par une période de paix et d’expansion. Après eux, la Provence échoit aux Angevins. Les Angevins, branche cadette des Rois de France, avaient deux casquettes ou plutôt deux couronnes. Ils étaient Comtes de Provence et Rois de Naples. Or le royaume de Naples était convoité, les armes à la main, par le royaume d’Aragon… et les pirates aragonais vinrent tirer des bordées le long de nos rivages.

1388, Cannes devient ville frontière

A la mort de la reine Jeanne, après une série de luttes âpres et dévastatrices pour sa succession, un événement va bouleverser l’équilibre de la région. En 1388 le Comté de Nice devient possession du Duc de Savoie. La frontière est désormais marquée par le fleuve Var. 
Cannes eut donc le redoutable privilège d’être ville frontalière et dut subir, de ce fait, les premiers chocs terrestres et maritimes des conflits des grands de ce monde.
En 1481 la Provence est unie à la France « comme un principal à un autre principal ». Cannes n’en est pas moins toujours en première ligne et les grands de ce monde vont continuer, de plus belle, à régler leurs différends.

Les « touristes » prédateurs

Notre village, avant de les recevoir comme hôtes, les a soufferts comme combattants prédateurs.
Ceux qui venaient par terre, partaient de Nice, franchissaient le Var, se ruaient vers l’ouest, occupaient Cannes, passaient en vainqueurs, s’en retournaient vaincus et repassaient le Var… Et les Cannois, pleurant leurs morts, réparaient les dégâts.
L’empereur Charles Quint fut un des premiers à inaugurer ces mouvements pendulaires. Il le fit par deux fois. Il fut suivi par le Duc de Savoie « Guerre de 30 ans ». Au XVIIe siècle sévirent le Prince Eugène et le roi Victor Amédée. Au XVIIIe siècle, pendant la guerre de succession d’Autriche, le Maréchal Brown et ses Croates vinrent aussi à la rapine. Les Anglais en profitèrent d’ailleurs pour occuper nos îles. Ils y restèrent très peu de temps.
Il faut dire que les visiteurs arrivés par la mer n’étaient pas des plus tendres : Barbaresques toujours prompts à se pourvoir en gibier humain afin de le vendre sur les marchés aux esclaves, pirates et corsaires de toutes nationalités « nous avons souvent fois changé d’ennemis héréditaires »… tout ce beau monde régatait dans nos eaux.


Les Espagnols dans les îles

En 1635, coup de tonnerre, les Espagnols s’emparent des îles. Ils s’y renforcent, édifient un vrai fort et ils s’installent. On les délogea, non sans mal. A cette occasion on employa, pour la première fois, des bateaux à fond plat capables de transporter les chevaux. C’étaient les ancêtres de nos barges de débarquement. Vauban vint et fit appliquer son système de défense. Le fort ainsi modernisé remplit son office jusqu’au jour où les progrès dans l’art de la guerre le rendent inefficace.


Le fort prison d'Etat

Il devient une prison d’Etat utilisée par tous les régimes.
Parmi ceux qui y firent « un séjour » les plus célèbres furent :
- En 1687 le mystérieux masque de fer. Il y resta onze ans et fut le plus illustre inconnu de l’histoire.
- En 1689, les six pasteurs protestants qui y moururent.
- En 1673 / 1774, Claude Jouffroy d’Alban, l’inventeur du bateau à roues à aubes.
- Notons, pour mémoire, le Comte de Monteil qui, en 1790, détenu depuis 32 ans… refusa sa libération. Il s’y trouvait bien
- En 1843, des membres de la smala d’Abdel Kader y furent assignés à résidence.
- Sous la troisième République, un des derniers fut le Maréchal Bazaine. Condamné à mort pour trahison – il avait livré Metz pendant la guerre de 1870 - sa peine fut commuée en 20 ans de réclusion qu’il vint purger au fort. Il s’évada. L’histoire officielle précise que, accroché à une corde, il descendit à la force des poignets, depuis le fort, le long de la falaise, jusqu’à un bateau qui l’attendait. En fait il sortit tout bonnement par la porte. Physiquement, d’ailleurs, il ne pouvait pas exécuter ce numéro de funambule. Il était trop gros et trop lourd… ce qui enleva un poids au gouvernement en place pas fâché de s’être débarrassé d’un prisonnier aussi encombrant.


La fin de l’Ancien Régime

Mais revenons sur le continent. A la fin de l’Ancien Régime à Cannes se produisirent deux faits notables. Le premier bien connu est la séparation du Cannet de la Ville de Cannes en 1777. L’indépendance du Cannet qui était un hameau de Cannes fut octroyée par Louis XVI. Cela ne lui a pas, pour autant, porté chance. Le deuxième fait est moins connu mais doit être noté. Des marins cannois ont participé à la guerre d’indépendance des Etats-Unis. Ils furent soixante-treize, sous les ordres de l’amiral de Grasse à aider les Américains à recouvrer leur liberté. Certains y laissèrent la vie.


La Révolution

Puis vint la Révolution. Elle se passa sans trop de casse à Cannes. Elle eut, entre autres effets, celui de grever le budget de la commune. Sous l’Ancien Régime les édiles (ils étaient trois : le premier, le deuxième et le troisième consul) portaient comme attribut du pouvoir un chaperon. Ce chaperon fut supprimé et remplacé par l’écharpe tricolore toujours en fonction. La municipalité d’alors, qui ne roulait pas sur l’or, dut, pour s’acheter ces écharpes, vendre les chaperons aux enchères.
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« Frivolités »à l’Abbaye

C’est aux enchères aussi qu’on vendit en 1791, comme partout, les biens du clergé. L’abbaye revint pour 37000 livres à Jean-Honoré Alziary. Il la donna à sa fille, une célèbre comédienne connue sous le pseudonyme de Mademoiselle de Sainval. Elle s’y installa et décora ses murs de fresques très profanes qui n’avaient rien à voir avec la vie monastique. L’abbaye ne reviendra dans le giron de l’Eglise qu’en 1859. Elle sera rachetée par l’Evêque de Fréjus.

Saint-Cassien conservé « unguibus et rostro »

La vente de la chapelle Saint-Cassien causa, par contre, quelques remous. Saint-Cassien est une colline à l’ouest de Cannes chargée d’histoire. Il y avait au Moyen Âge une cité fortifiée, rivale de Cannes : le Castrum d’Arluc qui disparut, au XIIIe siècle, victime des malheurs des temps. Plus tard, sur cette éminence demeurée déserte, les Cannois bâtirent une chapelle dédiée à saint Cassien. C’étaient pour eux un lieu vénéré où ils venaient prier… et faire la fête. Aussi, à l’annonce de la vente, ils empêchèrent, par la force, la surenchère et conservèrent ainsi ce lieu de culte convoité… horresco referens !…par un Grassois.

 
 
 
 
Napoléon à Cannes

L’Empire fut bien accueilli, au début, moins bien à la fin, au cause de ses guerres incessantes. Les Cannois étaient plutôt royalistes. Aussi quelle ne fut pas leur émotion quand, le 1er mars 1815, on leur annonça que Napoléon échappé de l’île d’Elbe et ayant débarqué à Golfe-Juan avait l’intention de bivouaquer à Cannes. L’empereur avait envoyé une ambassade auprès du Maire. Il aurait pu choisir un ambassadeur plus diplomate, c’était Cambronne. Il trouva en la personne du maire un personnage qui lui tint tête. Mais notre pauvre Maire ne pouvait rien contre l’Aigle, il s’appelait : Poulle.
La Restauration ramena la paix et, avec elle, la reprise du « tourisme » avant la lettre.

Le Lord et le choléra

En 1834, le choléra sévissait en Europe. A Nice, qui était alors ville piémontaise, on interdisait l’entrée de tout étranger venant de France. Or, sur les berges du Var qui servait de frontière, se présente, accompagné de sa fille Eléonore, Lord Brougham and Vaux, ancien ministre des finances du Royaume-Uni. Celui-ci se rendait en Italie, lieu de villégiature à la mode à l’époque. Il ne put passer le fleuve. Dépité, il revint sur ses pas, s’arrêta à Cannes et descendit à l’Auberge Pinchinat (les bâtiments existent encore). Pour cuver son courroux il s’en alla explorer le pays et en tomba, illico, amoureux. En lui mûrit alors l’idée de s’y fixer.

 
Le Lord et la bouillabaisse

Certains chroniqueurs, plus gourmets qu’historiens, ajoutent cette précision. Ledit lord hésitait. C’était une décision difficile à prendre, et il balançait encore quand M. Pinchinat lui servit… une bouillabaisse.
Notre fils d’Albion scruta ce plat étrange – cela le changeait du gigot à la menthe – le renifla, le huma, en prit une cuillérée, la goûta, en prit une assiettée, puis une autre et décida, incontinent, de résider, in aeternam, à Cannes. Il mit en pratique, sans le savoir, la devise provençale de notre Ville « Qu li vèn li viéu ». (Celui qui y vient une fois y reste toute la vie). Il fit bâtir un château et attira chez nous les plus fortunés de la gentry britannique.

Cannes résidence secondaire des grands de ce monde

Et Cannes fut lancée.
La suite, on la connaît. Les Anglais, devenus entre temps nos amis, parsemèrent nos collines de villas, de châteaux sortis tout droit de l’imagination d’un Walter Scott.
Après les Anglais ce fut le tour de l’aristocratie russe entraînée par la richissime Alexandra Fedorovna Tripet Skrivistkine…. Et toute l’Europe couronnée et fortunée suivit.
Empereur, tzarine, rois, reines, princes, grand ducs, Lords, bourgeois nantis, tous viennent en hiver profiter, sous l’ombrelle, de notre soleil et y mener une vie mondaine. Les artistes aussi participent à la fête.
Notons Prosper Mérimée qui, en tant qu’ « inspecteur des monuments », sauva de la déliquescence notre abbaye et fit entreprendre sa restauration. Il tomba amoureux de Cannes, y vécut et y mourut. Maupassant, sur son yacht « Bel Ami » navigua dans nos eaux et y écrivit Sur l’eau. N’oublions pas Stephen Liegeard dont le titre de gloire est d’avoir inventé l’appellation : Côte d’Azur.

 
 
 
Le village devient ville

En 1838, le port est enfin construit et les yachts affluent.
Le 10 avril 1863 la gare est ouverte. Désormais, grâce à ce progrès pharamineux, Paris n’est plus qu’à 22 heures 20 minutes de Cannes.
Le village devient ville et s’agrandit vers l’ouest au quartier de La Bocca. Sa population passe de 3 000 habitants en 1814 à 30 000 en 1914 pour atteindre de nos jours 72 400.
La Grande Guerre met un coup d’arrêt. Les hôtels se transforment en hôpitaux. Après cette sordide boucherie, dans la paix revenue, Cannes, station d’hiver, va se doubler d’une station d’été, d’une station « balnéaire » grâce à la vogue des bains de mer et à la mode du bronzage. Les congés payés aidant, les touristes « populaires » viennent s’ajouter aux vacanciers aisés.
En septembre 1939, on s’apprête à inaugurer le Festival du Film. Il n’aura pas lieu pour cause de guerre.
Le Festival du film

Cannes connut les restrictions, l’occupation italienne puis allemande et aussi, en août 1944… sa dernière attaque par mer. Lors du débarquement des Alliés sur nos côtes provençales, un grand acteur qu’on attendrait plutôt au Festival du film fit son petit cinéma personnel en canonnant nos rivages depuis son navire de l’US Navy « Prince Stewart » dont il était le capitaine. Il se nommait Douglas Fairbank Jr. Mais, lui, c’était un ami qui nous voulait du bien.
La paix revenue, le Festival du film va pouvoir enfin commencer. Il va prendre son essor et, poussé par la folie pelliculaire, il va devenir, chaque année, la plus importante manifestation mondiale après les Jeux Olympiques.